L’interview du samedi | Lorraine. « Les dotations de l’État, c …

Michel Fournier, comment définiriez-vous la raison d’être de l’association des maires ruraux de France que vous présidez ?

Elle n’a pas changé depuis cinquante ans. Pour ce qui m’anime depuis 1993, je reste persuadé que seule une structure comme la nôtre peut relayer les enjeux de la ruralité. Nous sommes 88 associations et 13 500 adhérents.

L’argument d’une non-reconnaissance revient souvent…

Il y a des réalités, c’est vrai. Mais pour ma part je m’inscris dans la conviction que la ruralité est surtout une voie d’avenir. La ruralité, c’est 88 % du territoire et 33 % de la population. Parler d’environnement, de l’alimentation, de la ressource eau ou bois, sans oublier des potentialités liées à l’écologie liées à l’énergie renouvelable : tout cet ensemble, ça ne peut que passer par nous. L’enjeu c’est de faire comprendre le message à ceux qui évoluent souvent dans une bulle urbaine.

Les pouvoirs publics ont-ils assez conscience de ça ?

Ils l’ont de plus en plus, en tout cas. On le martèle, on exerce notre capacité de lobbying… Si un CIR vient ici (NDLR : un comité interministériel aux ruralités s’est tenu dans les Vosges le 20 juin) , bien sûr que c’est de la com. Mais c’est aussi que les maires ruraux ont appuyé.

On parle depuis longtemps des « politiques de la ville »…

Cela fait au moins trente ans, sous Mitterrand. Il avait beau aller à Solutré admirer le paysage tous les ans, il n’a jamais conçu de politique rurale. Longtemps, la ruralité était perçue comme l’agriculture, point barre.

« Avec la DGF, un rural vaut un euro, un urbain vaut deux euros »

Quelle est la demande n°1 que vous formulez ?

On veut de l’équité dans le traitement. Il faut bien avoir conscience que toute dotation de l’État s’établit en fonction du nombre d’habitants, jamais sur le paramètre de la surface non urbanisée que nous représentons. On parle de services, mais on oublie que les premiers services sont rendus par la capacité de nos territoires à produire.

Comment appliquer cette équité ?

Que le ratio géographique s’exerce, d’une part. Mais surtout qu’on arrête avec la ‘double peine’  : dans les dotations de l’État (DGF) un habitant des territoires ruraux vaut deux fois moins qu’un habitant de la ville. Le rural « vaut » un euro. S’il vit à Nancy, il « vaut » souvent 1,8 ou 2 euros. Le double, presque ! La dotation aux collectivités est deux fois moindre pour les habitants ruraux. Historiquement, les équipements comme la piscine publique étaient situés dans la centralité. Il y avait donc des frais qui bénéficiaient au grand rayonnement global. Sauf qu’aujourd’hui ces charges sont elles aussi passées dans les intercommunalités, les habitants des campagnes les paient aussi, tout en ne bénéficiant que de la moitié du montant DGF ! Résultat, quand on fait partie d’une « com » d’agglo, les campagnes paient aujourd’hui autant que les villes, mais avec une dotation deux fois moindre.

« Ne pas s’étonner que les campagnes votent RN »

Pourquoi cette différence perdure-t-elle dans le temps ?

Ceux qui ont la main sur les représentants d’élus forment des cercles de décision. Le maire des Voivres (N.D.L.R. : lui-même) ne sera jamais président de l’association des maires de France. Il y a des réticences à travailler sur un rééquilibrage en faveur des campagnes. Les pouvoirs publics continuent d’avoir une vision « urbaine » des choses. Les médias, aussi. Quand à la radio j’entends qu’un « village », Remiremont, risque de perdre sa maternité… Remiremont, pour nous, ce n’est pas un village. C’est une petite ville. La grande administration parisienne et son cercle travaille dans l’entre-soi. Un argent fou a été mis dans les politiques des villes lorsque les grands ensembles ont été bâtis. Mais pour quel résultat ? Pas terrible : on continue de brûler des bagnoles. Et rien n’a été injecté dans la ruralité. Alors que des coins « prioritaires » j’en connais à la campagne. Dans l’intercommunalité de la Vôge que je présidais, les habitants avaient le potentiel fiscal le plus faible de la Lorraine. Notre rôle, c’est de faire de la pédagogie et défendre ce message d’une nécessaire équité. Sinon, il ne faut pas s’étonner que dans les campagnes ça vote RN, c’est aussi simple que ça.

L’entre-soi politique, c’est un de vos adversaires…

Souvenez-vous de Poncelet. C’était peut-être un ‘’tueur’’ politiquement, il était président du Sénat, ministre du Budget, à se targuer d’avoir présenté « le dernier budget en équilibre. Eh bien Poncelet, il disait : ‘‘De toute façon, quels que soient les ministres en place, la fonction publique ne bouge pas’’. Maintenant que je côtoie les réalités au quotidien du pouvoir, je constate effectivement son poids, et les limites de l’action des ministres. J’ai presque plus de pouvoir à mon échelle, sur mon village.

S'il est souvent sur les routes de France pour son mandat de président national des maires ruraux, Michel Fournier continue de passer la moitié de son temps dans la Vôge. Photo Association des Maires Ruraux De

« Les ZFE, un mode de pensée totalement urbain »

Avec le recul, quelle est votre analyse sur le mouvement des gilets jaunes né en octobre 2018 ?

C’était d’évidence un révélateur. Une jacquerie. Ce n’est pas un hasard si le mouvement est parti de la campagne. Quelques années plus tard, les ZFE, ont été le reflet d’un mode de pensée totalement urbain. Enfin le réchauffement climatique, quand il s’agit d’envoyer les pompiers sur le terrain parce qu’il y a un incendie ou réquisitionner les paysans, c’est ici, à la campagne, que ça se décide et que les mesures s’appliquent. Pas à Paris. Surtout qu’on nous bassine avec les questions de mobilité…

C’est-à-dire ?

Aujourd’hui tout le monde prend sa voiture pour aller faire plusieurs dizaines de bornes pour aller travailler. Pourquoi ? Parce qu’on a fait en sorte que les usines et les services soient orientés vers les villes. L’économie a fonctionné sous le principe de la centralité. Autrefois, les ressources étaient disséminées sur l’ensemble du territoire. Résultat, on a imposé une nécessité de mobilité qui n’existait pas auparavant.

Recueilli par A.P.

Nous sommes ravis de vous partager cet article sur la formation des élus. Face aux exigences croissantes de la gestion publique, il est essentiel que les élus disposent des connaissances et des compétences adaptées à leur mandat. C’est la mission de formation-des-elus.cdcl.fr, une association créée et dirigée par des élus, pour les élus. Nous proposons des formations conçues pour répondre aux réalités du terrain, animées par des experts de référence, afin d’accompagner les élus dans l’exercice de leurs responsabilités et l’amélioration de l’action publique.