
Exécutif éloigné
Une seule chose les unit: s’en prendre à l’exécutif. Alors, souvent, le torchon brûle. Opposé au passage au couvre-feu à 18 heures, le président LR de Provence-Alpes-Côte-d’Azur, Renaud Muselier, ne retient pas ses coups: « Véran, moi je ne lui parle pas. Depuis le début, dès que je lui dis de faire quelque chose, il fait l’inverse. » Une position qui reflète bien le bras de fer qui sévit depuis 2017 entre l’Etat central et les territoires, liée à l’absence criante d’ancrage local de LREM. « La majorité présidentielle n’a aucun relais dans les territoires pour tempérer les mauvaises humeurs locales », décrypte le politologue Patrick Le Lidec, auteur de Emmanuel Macron et les réformes territoriales (éditions Berger-Levrault). En nommant Jean Castex à la tête du gouvernement, crédité auprès des élus d’une sensibilité locale, Emmanuel Macron espérait calmer leurs ardeurs. Le Premier ministre était censé mettre en œuvre une gestion de la crise sanitaire moins uniforme et verticale. C’était sans compter la pugnacité des élus. A peine prenait-il sa première mesure différenciée, la fermeture des bars et restaurants le 26 septembre à Marseille, que le Premier ministre réveillait l’ire des élus du Sud, vent debout contre cette « discrimination » et cette « rupture d’égalité ».
Positions contradictoires
Désormais, l’exécutif ne s’y risquera plus sans précaution: la territorialisation, oui, mais à la demande. C’est ainsi que Nice ferma ses portes le week-end, à la demande insistante de Christian Estrosi. Puis Dunkerque, après l’alerte de son maire Patrice Vergriete. Et encore le Pas-de-Calais tout entier, à partir du 6 mars. Les élus locaux s’y étaient résolus. Il reste bien sûr quelques grincheux, comme le maire PS de Boulogne-sur-Mer, Frédéric Cuvillier, ou celui du Touquet, trésorier de LR, Daniel Fasquelle, pour râler contre le « deux poids deux mesures ». En cause: l’inégalité de traitement face à l’Ile-de-France. Mais « ils ne sont tout de même pas très nombreux à crier à l’injustice », s’amuse Jean-René Lecerf, président du département Nord voisin. D’autant que, souvent, les positions des élus varient. Le maire LR de Metz, François Grosdidier, par exemple, réclame depuis fin février le confinement de sa ville, sans succès. En décembre, pourtant, il s’en prenait aux maires de Reims et de Nancy, qui en faisaient autant, sous prétexte qu’ils semaient inutilement la panique pour « faire du buzz avant Noël ».
Le calendrier électoral n’a certes pas favorisé la sérénité des débats. Les élections municipales ont pollué le premier confinement. Aujourd’hui, ce sont les régionales qui excitent les barons. En attendant la présidentielle. « C’est un peu la course à l’échalote, chacun y va de son coup politique, commander des masques, des vaccins… au risque de gaspiller l’argent public et de semer la confusion », regrette le maire de Reims, Arnaud Robinet, qui reconnaît que les élus locaux n’ont pas su faire gagner l’ »intelligence collective » durant cette pandémie. Mais il faut les entendre: ils ont tout fait. Et même plus! « Quand j’ai vu à quel point l’Etat était perdu, je n’ai demandé la permission à personne, je me suis saisi de tout, affiche le maire de Nice Christian Estrosi. Le gouvernement n’allait pas me barrer la route. » Matériel de protection, communication, mise à disposition de locaux, contribution de la police municipale au respect du confinement, soutien au système hospitalier…. Les élus se sont démenés, salue le Sénat dans un rapport paru en juillet: « Les collectivités locales ont agi dans l’urgence, au-delà de leurs compétences. » Avec la complicité de leur préfet. « Sauf exception, le préfet est pragmatique et ferme souvent les yeux dans son contrôle de légalité, décrypte Patrick Le Lidec. De leur côté, les élus sont bien contents de le laisser prendre les décisions impopulaires. »
Initiatives retoquées
En matière de santé, les collectivités n’ont aucune compétence. La critique n’en est que plus facile pour les élus, et l’action plus rare. Prétendre commander des vaccins, c’est de l’esbrouffe. Le confinement, c’est une décision que seul l’Etat peut prendre. Même la fermeture des écoles relève de la compétence nationale. Le tribunal administratif de Montreuil l’a rappelé dans son ordonnance du 20 mai 2020: seules des raisons « impérieuses », liées aux circonstances locales, autorisent un maire à prendre des mesures différentes de l’Etat. Et à la condition de ne pas compromettre la cohérence de son action. De fait, les villes qui ont cherché à déroger aux règles nationales se sont fait retoquer. Sceaux et Nice pour le port du masque obligatoire avant le décret national. Mont-de-Marsan pour avoir rouvert ses commerces avant l’heure officielle. Flairant le coup politique, le tout nouveau maire RN de Perpignan, Louis Aliot, voulait rouvrir ses musées en février. Il a été débouté. Comme les autres. La politique politicienne n’a toutefois encore jamais mené les élus jusqu’au déni de réalité. Et quand les hôpitaux sont au bord de la saturation, la raison finit toujours par l’emporter. Ainsi, le maire centriste d’Arras (Pas-de-Calais), Frédéric Leturque, résumait simplement la situation dans sa ville: « Je suis président du conseil de surveillance de l’hôpital d’Arras et je vois les équipes hospitalières épuisées. Les lits en réanimation Covid sont occupés à 94%. » Face à l’envolée des contaminations, la perspective de voir les hôpitaux trier les patients en réanimation reste le cauchemar de tous. Et le confinement un mal nécessaire. Même pour les élus les plus récalcitrants.
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