, Narcotrafic : l’ombre des dealers plane sur les mairies

Narcotrafic : l’ombre des dealers plane sur les mairies

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Menaces, chantage, tentatives de corruption… Ces dernières années, l’emprise des narcotrafiquants sur les élus locaux s’est nettement intensifiée. Si cette réalité est désormais connue, plusieurs témoignages que nous avons recueillis laissent entrevoir un phénomène plus insidieux. À Mantes-la-Jolie, des habitants évoquent l’implication d’individus liés au trafic de drogue dans la mobilisation électorale. Certains décrivent des dealers « circulant en voiture de luxe » venus soutenir activement la campagne du nouveau maire, Adama Gaye (soutenu par LFI). D’autres signalent un « nombre anormal d’assesseurs » dans certains bureaux de vote lors du second tour, alimentant les soupçons d’irrégularités. En Seine-Saint-Denis, l’entourage du maire sortant, Mathieu Hanotin (PS), va jusqu’à suggérer des liens entre Ahmed Doumbia et le nouvel édile Bally Bagayoko (LFI), accusations rejetées par ce dernier.

Issu d’une fratrie bien implantée dans la cité des Francs-Moisins, Doumbia est connu des services de police et de la justice, avec plusieurs condamnations pour trafic de stupéfiants et menaces de mort envers des policiers. Après des semaines de traque, il est finalement arrêté le 10 mars à la sortie d’un meeting de Bally Bagayoko et Jean-Luc Mélenchon à Saint-Denis. Un policier en poste rapporte une scène troublante : « Des dizaines de dealers » célébrant la victoire de Bagayoko à l’intérieur même de la mairie. Il ajoute que des « choufs » se sont déjà réinstallés dans certains quartiers et qu’ils « ne se cachent plus du tout ».

Depuis des mois, le Parquet national anticriminalité organisée (Pnaco) a intensifié ses investigations sur les liens de porosité entre élus locaux et réseaux de narcotrafiquants. « Ce sont des méthodes déjà à l’œuvre en Italie, où elles sont avérées et reconnues », glisse au JDNews un enquêteur marseillais. Il évoque notamment l’arrestation récente, au Maroc, d’un mafieux italien soupçonné d’avoir corrompu l’ensemble d’un conseil municipal dans la périphérie de Rome. « En France, on redoute que ce scénario ne finisse par se reproduire. » 

Une autre inquiétude, plus grave encore, gagne les magistrats du Pnaco : celle d’un basculement vers des violences ciblées. « Les assassinats d’élus, de magistrats ou de policiers font partie de notre histoire. Rien n’exclut que cela recommence : en France, on pense que ce sera l’étape d’après », poursuit l’enquêteur. L’ombre du juge Pierre Michel, abattu en 1981 dans la cité phocéenne, plane encore. À Marseille, plusieurs élus bénéficient d’ailleurs d’une protection policière rapprochée.

Du pur clientélisme

Ailleurs, comme à Annemasse, ville frontalière gangrenée par les points de deal, les autorités ont durci le ton. Sur décision de la préfète de Haute-Savoie, un établissement du quartier du Perrier, le H Burger, a été fermé administrativement pour deux mois le 9 décembre dernier, dans le cadre de la lutte contre le narcotrafic. Le lieu servait de point de repli à des dealers lors des interventions policières. « On savait qu’ils se réfugiaient régulièrement dans l’espace de jeu, à l’arrière de la boutique », raconte un ancien élu de la commune. Le gérant a fait appel de cette décision, mais le tribunal administratif a rejeté son recours. Le soir des résultats des municipales, ce même gérant, connu des services de police pour trafic de stupéfiants, a été vu en train de célébrer la victoire du nouveau maire aux côtés de plusieurs colistiers. Le premier adjoint, Amine Mehdi, lui aurait alors assuré que « son magasin ne fermerait plus ». Pour l’ancien élu, « on bascule dans du pur clientélisme ».

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À une centaine de kilomètres, à Vénissieux, un ancien candidat à la mairie raconte au JDNews un récit qui, selon lui, illustre ces zones de friction. À moins de 200 mètres du commissariat de la Police nationale, un bureau de tabac jouxte un point de deal très actif. « La police reçoit pour consigne de ne pas intervenir », avance-t-il. Il déplore surtout une forme de passivité : « Le maire fait preuve de complaisance, refuse d’engager la police municipale et privilégie la tranquillité publique en donnant pour consigne de ne pas intervenir », poursuit-il, visant l’édile LFI arrivé en tête dans la commune. En pratique, explique-t-il encore, le narcotrafic fonctionne comme une véritable entreprise.

Dans certains quartiers, les réseaux investissent des appartements pour loger ceux qui stockent, transportent ou blanchissent, tout en organisant leur implantation pour échapper aux caméras de surveillance. Ce schéma, Étienne Blanc le connaît bien. Rapporteur de la commission d’enquête parlementaire sur l’impact du narcotrafic en France, il rappelle que ce « fonctionnement entrepreneurial » peut se heurter à la volonté d’un maire décidé à combattre ces réseaux. Car les mairies disposent de moyens d’action concrets : attribution des logements sociaux, subventions aux associations, déploiement des caméras, orientation des patrouilles de police municipale.

Se pose alors une question : existe-t-il aujourd’hui des preuves attestant d’une volonté des narcotrafiquants d’investir les conseils municipaux ? La réponse du sénateur est sans ambiguïté : « Évidemment. Des relais s’infiltrent dans ces instances. Les narcotrafiquants ne se fixent aucune limite. À partir du moment où cela sert leurs intérêts, pourquoi s’en priveraient-ils ? Cela favorise leur business. » En coulisses, ces dernières semaines, les services de renseignement et les autorités préfectorales ont nettement renforcé leur vigilance face à ces risques d’infiltration. D’après Étienne Blanc, il n’est pas rare que la préfecture, chargée du contrôle des élections, intervienne en alertant un maire sur la proximité de certains candidats avec des associations elles-mêmes très liées aux milieux du narcotrafic, notamment via des activités sportives ou de soutien scolaire.

Mise en examen puis réélue

À ce stade, un seul cas a fait irruption dans le débat public : celui de Jamilah Habsaoui, maire
d’Avallon (DVG), soupçonnée en avril 2024 d’être liée à un trafic de stupéfiants impliquant plusieurs membres de son entourage familial. Mise en examen puis placée en détention pendant un peu plus d’un mois, elle a finalement été placée sous le statut de témoin assisté en décembre 2024. En mars dernier, les électeurs lui ont renouvelé leur confiance en la reconduisant à la
tête de la commune.

Au soir des résultats des municipales, un trafiquant célèbre la victoire du nouveau maire

Plus au sud, à Givors, dans des quartiers sous forte emprise communautaire, un ancien élu met en cause la ligne du maire, Mohamed Boudjellaba (DVG). Il lui reproche de freiner le déploiement de la vidéoprotection et de ne pas renforcer les effectifs de la police municipale. Un choix qui, pour lui, relève d’une forme de complaisance. « Il limite l’armement de la police municipale à 23 heures : passé cet horaire, cambrioleurs et narcotrafiquants savent qu’ils ne risquent plus grand-chose. Du clientélisme décomplexé. »

Son inquiétude porte surtout sur l’évolution du commerce de proximité : « Avant, à Givors, on trouvait des magasins de chaussures, des petits commerces, des enseignes familiales… Aujourd’hui, ce sont des tacos, des barbershops qui ouvrent par cinq ou six, les uns à côté des autres. » Des établissements aux devantures soignées, qui doivent valoir plus de 250 000 euros, impeccablement éclairés, chauffés, équipés d’écrans haut de gamme – « mieux qu’un McDonald’s », insiste-t-il – mais souvent désertés par la clientèle : « On aimerait que ces commerces attirent du monde, mais ce n’est pas le cas. Quand on en voit cinq ou six dans la même rue, comme rue Roger-Salengro ou place Carnot, cela interroge. Tout laisse penser à des opérations de blanchiment. » Sans accuser directement l’édile, l’ancien élu évoque un laisser-faire assumé : « Il ferme les yeux pour préserver une forme de paix sociale. » Pour lui, la réponse passerait d’abord par un contrôle fiscal renforcé de ces établissements.

Mais le phénomène dépasse le seul cadre commercial. Une fois installés, ces commerces s’ancrent durablement dans certains quartiers. La fréquentation décline, les rues se vident et la valeur immobilière chute. « Dès qu’un tacos, un kebab ou un barber ouvre, les biens deviennent invendables. » Ces commerces sont ensuite repris par les mêmes profils, ce qui renforce leur implantation. Peu à peu, des quartiers entiers se referment dans une homogénéité communautaire. Difficile de ne pas pointer la responsabilité de l’État, dont l’inaction revient à laisser faire.

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