
Le JDNews. Le Salon des maires a lieu cette semaine, dans un contexte de discussion budgétaire très tendu. Dans quel état d’esprit êtes-vous ?
Antoine Homé. Nous sommes inquiets, mais surtout lassés d’être systématiquement mis en accusation. Chaque année, on demande un effort supplémentaire aux collectivités et on finit par présenter les maires comme des Calimeros qui se plaignent sans cesse. C’est profondément injuste : les communes sont les acteurs publics les plus rigoureux du pays. Pourtant, c’est encore sur nous que l’État fait porter l’ajustement.
Le projet de budget 2026 prévoit une contribution de 4,6 milliards d’euros pour les collectivités. L’AMF parle d’un effort d’un montant bien supérieur… Pourquoi ?
Parce que le chiffre de 4,6 milliards ne correspond pas à la réalité. Le comité des finances locales a fait les calculs : le montant réel atteint 7,4 milliards d’euros. C’est totalement hors de portée. Il ne s’agit pas d’une question de ressenti politique : ce sont des données objectives.
Quand l’État retire des ressources et ajoute des charges, il crée mécaniquement un étau financier. Nous ne pouvons plus faire semblant de croire que ce modèle fonctionne encore.
Après l’Assemblée, le Sénat s’apprête à examiner le projet de loi de finances. Qu’en attendez-vous ?
Le Sénat connaît les réalités locales. Nous espérons qu’il rectifiera le tir, qu’il limitera les ponctions décidées par les députés et restaurera un peu de cohérence. Il ne s’agit pas d’être dans la confrontation : il s’agit d’éviter un affaissement du service public local. Si les communes lâchent, c’est tout le pays qui en subit les conséquences.
Certains estiment pourtant que les collectivités locales sont en grande partie responsables du déficit de la France. Que leur répondez-vous ?
Que c’est une idée reçue ! La dette locale représente moins de 9 % de la dette publique, alors que nous assurons 19 % de la dépense publique. Cela montre que nous dépensons mieux que l’État. Et surtout, nous respectons la règle d’or : une collectivité n’a pas le droit d’emprunter pour payer son fonctionnement. Elle ne peut le faire que pour investir. C’est une contrainte très stricte. L’État, lui, ne s’impose pas cette discipline. Nous ne sommes donc pas la cause de la dérive des comptes publics !
Au-delà de la dépense, vous dites que l’État s’est éloigné du terrain. En quoi cela fragilise-t-il encore davantage les communes ?
Il y a moins de présence humaine : des services qui ferment, des démarches dématérialisées, des guichets remplacés par des plateformes. Aujourd’hui, la mairie est souvent le dernier lieu où un habitant peut voir quelqu’un en face de lui. C’est là que se joue le lien social. Mais si on fragilise les communes, on fragilise ce lien, et les habitants le ressentent immédiatement.
Le cadre fiscal local a été bouleversé ces dernières années par la suppression d’une grande partie des impôts locaux. Avec quel impact ?
Il ne reste qu’un seul impôt local : le foncier bâti, payé uniquement par les propriétaires. Plus personne d’autre ne contribue directement au financement du service public local. C’est un problème de justice, mais aussi de démocratie : contribuer, même modestement, renforce le lien civique. Ces suppressions ont cassé toute dynamique de recettes qui sont compensées… par la dette nationale.
« Sur les quinze dernières années, les collectivités ont perdu près de 80 milliards d’euros de recettes »
Rien que la suppression de la taxe d’habitation représente environ 25 milliards d’euros de dette par an, auxquels s’ajoutent plus de 10 milliards liés à la fiscalité économique. Les collectivités dépendent désormais quasi exclusivement des compensations de l’État. C’est un système fragile.
La dotation générale de fonctionnement (DGF) a également été réduite. Dans quelle proportion ?
La baisse est massive et souvent méconnue. Sur les quinze dernières années, les collectivités ont perdu près de 80 milliards d’euros de recettes, du fait de la diminution cumulée de la DGF. C’est colossal. Ce sont 80 milliards qui ne sont jamais entrés dans les caisses des communes, au moment même où leurs missions n’ont cessé de s’élargir. Ajoutez à cela les impôts supprimés : vous comprenez pourquoi nous disons que les collectivités ont déjà largement contribué. Elles n’ont plus de marges. C’est l’un des points sur lesquels nous demanderons au Sénat de revenir.
Vous dénoncez régulièrement les dépenses liées à la multiplication des normes. Y a-t-il eu des progrès ?
Cela reste l’un des plus gros sujets. Chaque mois, nous devons appliquer 20 à 30 nouveaux textes : petite enfance, environnement, sécurité, accessibilité… Individuellement, rien n’est absurde. Mais cumulés, ces textes représentent 1,5 à 2 milliards d’euros de charges nouvelles par an pour les collectivités. Tout cela, sans financement. Cela résume notre relation avec l’État : il décide, et nous exécutons, même quand nous n’avons plus les moyens.
Dans ces conditions, les communes peuvent-elles encore investir ?
De moins en moins. Or les collectivités réalisent 58 % de l’investissement public civil : les écoles, les routes, les équipements sportifs, les bibliothèques, les rénovations énergétiques… Ce sont des investissements utiles, concrets, qui améliorent la vie quotidienne.
Mais quand les recettes stagnent et que les charges explosent, l’autofinancement se dégrade. Les premiers renoncements se voient vite : travaux reportés, bâtiments vieillissants, projets abandonnés.
Quel message souhaitez-vous porter au gouvernement et aux maires cette semaine ?
Que les collectivités ne doivent plus être la variable d’ajustement. Nous faisons tourner les services essentiels du pays : les écoles, les crèches, la voirie, le sport, la culture. La France compte 35 000 communes, 500 000 élus, dont 90 % sont bénévoles. C’est une force démocratique exceptionnelle. Il faut la respecter, la soutenir, et non la fragiliser. Les communes ne sont pas un poids : elles sont une chance pour la France.
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