
Yanne Souchet ne démissionnera pas avant la fin. Mais réfléchit sérieusement à repartir pour un nouveau mandat. Alors la maire de Roure va regarder d’un œil attentif le texte adopté ce jeudi à l’Assemblée nationale et qui est censé lui redonner goût à l’ouvrage pour la suite.
Les députés ont adopté la proposition de loi relative au statut de l’élu local (déjà votée par le Sénat) qui vise à encourager l’engagement. Il est notamment question d’augmenter les indemnités des maires et de leurs adjoints.
Un texte qui était très attendu à huit mois des élections municipales, alors que de nombreux maires jettent l’éponge en cours de route. Entre le mandat 2008-2014 et celui en cours (2020-2026), ils sont déjà quatre fois plus nombreux à avoir démissionné.
À Roure – village d’une soixantaine d’habitants à l’année dominant la vallée de la Tinée – Yanne Souchet est une maire multicartes, une élue à tout faire, sept jours sur sept, comme il en existe tant dans ces petites communes rurales. Pour cela, elle touche 827,32 euros d’indemnités mensuelles.
« C’est pas qu’une question d’indemnités, c’est de moyens dont on a besoin »
« Si vous comparez ce chiffre au prorata des heures que je fais pour la commune, c’est évidemment minime. Mais pour moi, ce n’est pas vraiment ça le problème central, balaie Mme le maire. Je ne pense pas qu’augmenter les indemnités sera suffisant pour pousser des personnes à s’engager dans les mandats locaux. »
Ce que défend avec force cette aide-soignante à domicile de 60 ans, formée à l’école d’infirmières, qui s’est retrouvée maire en 2023 par la force des choses – « J’étais première adjointe et le maire élu en 2020, Jean-Claude Linck, a eu de gros soucis de santé » – ce n’est pas davantage d’indemnités, mais « plus de moyens en général » pour permettre au chef d’une municipalité d’exercer son mandat dans de meilleures conditions. « Il faut replacer le maire au centre et lui donner les moyens humains et financiers d’agir. Dans une petite commune, faire aboutir des projets, c’est de plus en plus en plus compliqué. Si demain je ne peux plus porter de projets pour mon village, je n’ai plus aucun intérêt, ni satisfaction à être dans ce fauteuil. »
Pas de services techniques, pas de cabinet du maire, pas de direction générale des services, pas d’assistance juridique. Mais un ou une secrétaire de mairie dévouée et tout aussi multicartes. « Et c’est tout. Et encore, j’ai la chance de l’avoir à temps complet! Certaines communes se partagent les secrétaires de mairie. Vous devez avancer comme ça, vous n’avez pas d’autre choix. Alors forcément, à Roure, le maire porte tout sur ses épaules, c’est le référent de tout le monde en premier lieu. Sept jours sur sept. Un vrai métier, très chronophage. Moi j’ai appris sur le tas et j’ai adapté à ma nouvelle fonction ma vie professionnelle et personnelle… Un vrai sacerdoce que je partage aussi un peu avec la première adjointe; j’ai cette chance. »
« Mais la patronne, c’est pas toi? Comment je fais moi? »
Un petit tour du village de Roure en fin de journée à ses côtés finit par nous convaincre. « Pourquoi tu m’empêches de mettre ces tuiles-là sur mon toit? », peste Raymond, un boucher à la retraite croisé au hasard d’une ruelle. « Ce n’est pas moi qui dit non: tu dois d’abord faire la demande auprès de l’architecte des Bâtiments de France. C’est eux qui valident. Ou pas. Mais prépare-toi à ce qu’ils te disent non… Et pense aussi à marcher un peu Raymond. C’est pas bon pour ta santé de ne rien faire. » « Mais la maire de Roure, la patronne, c’est toi quand même, non? Et puis j’ai pas envie de marcher! Et mes tuiles elles sont quand même plus jolies que ces taules qu’on voit sur les toits de Roure, non? Bon, comment je fais pour leur demander? »
Les premiers mois de son mandat ont été douloureux, confie Yanne Souchet: « Le jour, la nuit, j’y pensais tout le temps. J’enchaînais mes heures auprès de mes patients de l’arrière-pays avec mes heures pour Roure et ses habitants. Sans relâche. Comme une spirale, je n’avais plus de vie. Alors j’ai fait le choix de faire mon métier à mi-temps. De toute façon, ça ne pouvait fonctionner que comme ça, je me libérais du temps que je pouvais consacrer entièrement à Roure. C’est un sacrifice financier que je pouvais faire: je suis propriétaire de mon logement et j’ai peu de besoins. »
À sa charge de travail importante, Yanne Souchet tient à ajouter « une charge émotionnelle très forte ». « On en parle peu, mais elle est bien réelle. Je voudrais faire plaisir à tout le monde et faire de mon mieux pour tous, mais c’est impossible. C’est pas toujours facile de faire face à des administrés critiques. Il faut se justifier en permanence et ce temps, je ne l’ai pas. »
Il faudra pourtant qu’elle le trouve quand elle devra couper pour quelques jours le canal d’arrosage. Une histoire à la Manon des Sources qui contribue à cette charge émotionnelle. « Il y a une fuite. Je vais devoir faire des travaux. Pour ça, il faut que je coupe l’eau. Mais je sais déjà que beaucoup ne vont pas comprendre… Et que les critiques vont aller bon train! Si c’est souvent constructif, parfois j’ai plus de mal à encaisser et ça peut être violent psychologiquement… Comme une vie de couple. En tant qu’élus, nous ne sommes jamais préparés à ça. »
« Des responsabilités énormes qui font peur »
Il y a aussi cette responsabilité énorme qui pèse sur ses épaules de maire: « a me fait très peur. J’ai d’ailleurs pris une aide juridique pour moi et les membres de mon conseil sur mes deniers personnels au cas où nous serions confrontés à un problème. L’autre jour, j’ai dû faire des travaux en urgence sur une piste du village. Un administré m’a demandé la facture et se demandait pourquoi je n’étais pas passée par un appel d’offres. J’ai dû lui prouver que j’étais dans les clous, mais c’est du stress en permanence et je ne suis pas à l’abri d’une erreur qui pourrait me coûter cher. Quand on est élu, on agit avec l’argent du contribuable et le moindre faux pas par méconnaissance peut faire l’effet d’une bombe. »
Une bombe qu’elle devra souvent désamorcer seule… « Bien sûr que face à tout ça, on mériterait plus de reconnaissance. C’est évident. Un peu plus de 800 euros pour tout ça, c’est pas cher payé, mais il ne faut pas s’arrêter à ça. Le problème, c’est que le maire a beaucoup de responsabilités mais peu de choix de décisions. C’est de voir le village évoluer qui fait que je tiens. Je me donne jusqu’en octobre pour me décider à repartir. » Ou pas.
Jean-Marc Macario est maire de Spéracédes, une commune de 1.200 habitants, au-dessus de Grasse. À l’association des maires de France, il est un des représentants des communes rurales.
Qu’attendez-vous de cette proposition de loi sur le statut d’élu?
Elle est plus que jamais nécessaire parce que la population a changé, ses demandes ont évolué et le mandat de maire a profondément été modifié. Je suis élu depuis plus de vingt ans et, en tant que maire, nous devons faire face à plus de responsabilités qu’avant. Et nous n’avons pas assez de moyens pour répondre.
Quels moyens seraient nécessaires?
Humains d’abord. À l’inverse des grandes villes, notre personnel doit savoir tout faire. Ce serait bien qu’on nous détache des fonctionnaires territoriaux qui nous aident dans le montage de dossiers. On a aussi besoin évidemment de moyens financiers. Je crains les efforts budgétaires qu’on nous demande déjà et qui devront être encore plus importants à l’avenir. Administrativement, c’est aussi compliqué. En tant que premier magistrat, je dresse des procès-verbaux pour l’urbanisme par exemple qui sont sans suite tant la justice administrative est encombrée. Un problème de clôture à Spéracèdes ce n’est évidemment pas prioritaire! Les administrés ne le comprennent pas toujours. On doit justifier sans cesse… Alors oui, parfois je pense à jeter l’éponge.
Augmenter les indemnités pourrait attirer plus de candidats?
Je ne suis pas sûr du tout, même si ça va participer à reconsidérer le mandat d’élu local. Il faudrait y ajouter un système de protection face à des difficultés juridiques que craignent beaucoup les élus locaux… Mais on oublie de dire qu’une augmentation de l’indemnité va venir grever le budget de la commune, donc son fonctionnement. Et puis ça pourrait être mal perçu par nos administrés pour qui les fins de mois sont parfois compliquées. C’est à double tranchant.
La proposition de loi adoptée ce jeudi par les députés propose une panoplie de mesures visant à accompagner les vocations, avant, pendant et à l’issue du mandat de maire. Un texte qui renforce concrètement les droits, la protection et les conditions d’exercice des mandats locaux, à travers plusieurs avancées.
Un dossier soutenu de longue date par l’Association des maires de France. « Nous avions fait il y a quelque temps un groupe de travail sur ce sujet, rappelle Murielle Fabre, secrétaire générale de l’AMF. De nombreuses propositions qui en étaient sorties se retrouvent dans le texte de loi. Les élus locaux ont besoin de ces preuves d’amour. »
Parmi celle-ci figurent les indemnités. « Elle n’est pas centrale, relativise Murielle Fabre. Mais elle participe à la reconnaissance du travail mené par les élus des petites communes. » Dans le texte adopté, les indemnités des maires et de leurs adjoints sont réévaluées. Les conditions de retraite sont également améliorées, avec une majoration d’un trimestre par année d’engagement, dans la limite de huit trimestres.
Le texte prévoit également le remboursement des frais de garde pour les parents, d’assistance pour les aidants et sécurise les élus locaux en cas de congé maladie, maternité et paternité.
Ce texte entérine aussi la création d’un statut de l’élu local dans le Code général des collectivités territoriales. Il prévoit d’étendre la protection fonctionnelle à l’ensemble des élus victimes de violences ou d’outrages.
Enfin, disposition attendue par de nombreux élus: la modification des circonstances de prise illégale d’intérêts avec une clarification du conflit d’intérêt public-privé.
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