
Fin d’année 2024, le département de la Moselle inaugure en grande pompe le premier bassin mobile de France, un dispositif imaginé pour démocratiser la pratique de la natation. Un sujet forcément digne d’intérêt pour la chaîne de télé locale, Moselle TV, qui dépêche sur place une journaliste pour couvrir le lancement de la piscine itinérante. Sur place, la reporter interroge le conseiller départemental délégué au sport qui a chapeauté le projet.
Le reportage est validé par la rédaction en chef de Moselle TV et diffusé à l’antenne. La journaliste croit sa journée de travail terminée quand elle reçoit un coup de fil incendiaire du directeur de la chaîne, Jérôme Bergerot. Furieux, celui-ci lui reproche de n’avoir pas interviewé le président du conseil départemental, Patrick Weiten (UDI). Jérôme Bergerot, absent ce jour-là, venait lui-même de subir les foudres du directeur de la communication du département.
La journaliste reçoit même de la chaîne, quelques jours plus tard, un courrier recommandé pour lui rappeler qu’« en application des règles internes, l’inauguration du bassin mobile aurait nécessité de procéder à l’interview du président du conseil départemental présent sur site ». Elle est aussi convoquée dans le bureau de la direction, qui souhaite s’assurer qu’elle « [respectera] la ligne éditoriale de la chaîne à l’avenir ».
Traitement éditorial dicté par le conseil départemental
À Moselle TV, l’information ne doit servir qu’à mettre en avant, sous un jour forcément favorable, l’action publique du département et de son président, Patrick Weiten. Lorsque les journalistes ont l’idée de couvrir des manifestations ou grèves d’agents départementaux qui réclament davantage de moyens, on leur fait comprendre qu’il n’est pas question de mettre en difficulté « le patron », soit le surnom donné au président du département.
Et quand les journalistes dénoncent cette connivence, ils sont renvoyé·es dans les cordes par le directeur de la chaîne. « Il nous a été répondu que si on n’était pas contents, on n’avait qu’à prendre la porte et aller “voir le petit moustachu” si on voulait bosser dans une rédaction plus indépendante, témoigne une journaliste de Moselle TV. Le directeur de la chaîne nous répétait qu’on ne mord pas la main qui nous nourrit, au sujet du président du département. »
Et pour cause, plus de la moitié des ressources de Moselle TV proviennent d’un syndicat d’économie mixte, entièrement contrôlé et abondé par le département. Cette structure détient par ailleurs 48 % du capital de la chaîne, le reste de l’actionnariat étant réparti entre des acteurs locaux privés et publics. « Comme on dépend financièrement du conseil départemental, on ne doit surtout pas les froisser, témoigne une ancienne reporter qui se souvient des conférences de rédaction où l’agenda de la collectivité dictait la ligne éditoriale de la chaîne. Parfois, ça n’avait aucun intérêt éditorial, on était les seuls journalistes à couvrir certains événements, mais on était obligés de le faire. »
La chaîne est financée avec l’argent des contribuables, pas avec celui du président du département.
Preuve de la porosité totale entre la chaîne et la majorité départementale, le directeur de Moselle TV transfère régulièrement aux reporters les mails de conseillers départementaux exigeant une couverture médiatique des tables rondes qu’ils organisent. Pourtant, les contrats passés avec le département et la ville de Metz stipulent bien que Moselle TV « est libre de la définition de sa grille et du contenu de ses programmes », et que ses liens financiers avec des institutions publiques « n’ont pas pour effet de limiter ou d’encadrer son indépendance éditoriale ».
En avril 2025, les dirigeants de la chaîne, auditionnés par l’Arcom pour obtenir le renouvellement de la fréquence de Moselle TV, avaient rassuré l’autorité de régulation sur leur indépendance éditoriale, mentionnant « les coups de fil incitatifs mais jamais oppressants » des élus locaux et partenaires financiers.
Une ex-journaliste de la chaîne, que la conception du journalisme à Moselle TV a conduite à prendre la porte, s’indigne : « La chaîne est financée avec l’argent des contribuables, pas avec celui du président du département. » Elle se remémore la fois où ses collègues avaient été missionné·es sur le terrain pour couvrir le passage de la flamme olympique, avec la consigne de ne pas interroger ni de montrer à l’image le maire de la petite commune de Scy-Chazelles, brouillé avec le président du département.
La mairie de Thionville aussi, qui a par exemple contribué à hauteur de 30 000 euros en 2023 au budget de Moselle TV, s’est acheté le droit de bénéficier d’un traitement complaisant. Il a ainsi été demandé à une journaliste de réaliser un reportage pour recueillir l’avis des riverain·es et des commerçant·es sur les travaux en centre-ville. Une liste de cinq commerçant·es, soigneusement choisi·es par la mairie, lui a été fournie pour seuls interlocuteurs et interlocutrices. Le directeur de Moselle TV, Jérôme Bergerot, n’a pas répondu à nos nombreuses sollicitations.
Chantage à l’argent public
Le cas de Moselle TV, bien que paroxystique, est loin d’être unique. Confronté à la baisse continue des ventes en kiosque et des recettes publicitaires, le modèle économique des médias locaux repose de plus en plus sur l’argent des collectivités locales. Selon un récent rapport publié par l’ONG Reporters sans frontières, les subventions et aides publiques comptent en moyenne pour 50 % du budget des télévisions et radios locales.
Cette dépendance fragilise le rôle de contre-pouvoir des médias de proximité car, en contrepartie des subventions et financements publicitaires accordés, les exécutifs locaux pensent souvent acheter un traitement complaisant et favorable de leur action publique. Et ils n’hésitent pas à couper les vivres dans le cas contraire.
En 2023, par exemple, Marsactu, média indépendant partenaire de Mediapart, révélait que le président de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, Renaud Muselier (Renaissance), ainsi que la présidente de la métropole et du département, Martine Vassal (divers droite), avaient gelé l’ensemble des fonds fléchés vers le journal La Provence (publicités, annonces légales, partenariats), soit un manque à gagner de 700 000 euros. Une décision prise non en représailles à des informations gênantes publiées par le leader de la presse écrite marseillaise, mais à cause d’un traitement du maire socialiste de Marseille Benoît Payan jugé trop positif.
Ce n’était d’ailleurs pas la première fois que Renaud Muselier conditionnait l’octroi de l’argent public à un assujettissement de la presse à son agenda politique. Marsactu rapportait également le chantage aux subsides publics régulièrement exercé contre d’autres titres locaux pour qu’ils remplacent la désignation « région Provence-Alpes-Côte d’Azur » par la mention commerciale « région Sud » dans leurs articles.
Sur le plateau de Millevaches, plusieurs médias locaux avaient dénoncé une tentative de censure de la part de l’État en apprenant avoir été écartés de la liste des médias bénéficiaires d’une subvention qui leur était jusqu’ici accordée. En cause, selon eux, leur trop grande liberté d’expression et leur positionnement à contre-courant des positions gouvernementales, sur la gestion des forêts et l’accueil des réfugié·es notamment. Après plusieurs semaines de mobilisation, ils ont finalement obtenu le renouvellement de leurs subventions.
Cet usage discrétionnaire et politique de l’argent public par les collectivités locales place forcément les médias de proximité face à une équation impossible : préserver leur indépendance, au risque de voir une partie de leurs recettes s’envoler, ou se montrer plus accommodants avec les pouvoirs locaux, quitte à perdre en crédibilité auprès du lectorat.
À La Dépêche du Midi, certains journalistes mènent le combat pour ne pas voir l’investigation locale disparaître complètement des pages du journal, détenu par la famille Baylet. « Le problème n’est pas tant dans les papiers de complaisance que dans les sujets qu’on laisse de côté », témoigne un briscard de la rédaction. Pour éviter de froisser les exécutifs locaux, dont les achats d’espaces publicitaires peuvent se chiffrer entre 200 000 et 300 000 euros par an selon plusieurs sources, « on va oublier de gratter sur les abus de certains élus ; si on dispose de quelques pistes d’enquête, on va laisser tomber pour ne pas subir les pressions de notre direction ».
Plusieurs reporters déplorent le manque d’étanchéité entre la rédaction et la régie publicitaire, chargée de démarcher les collectivités pour les convaincre de diffuser leurs campagnes d’information dans les pages de La Dépêche.
Certain·es se souviennent avec aigreur « des bâtons dans les roues » mis par la direction du journal à l’un des leurs, qui enquêtait sur une affaire de corruption impliquant le maire d’une commune locale. Le journaliste avait reçu des mails incendiaires de sa hiérarchie lui reprochant de faire perdre au journal un contrat publicitaire de plusieurs dizaines de milliers d’euros avec la mairie.
Des publireportages qui créent la confusion
Les liens financiers entre La Dépêche du Midi et les collectivités locales ne se résument pas qu’à des subventions ou des achats d’espaces publicitaires. Le groupe de presse imprime aussi le magazine du conseil régional d’Occitanie ; un marché public estimé à 4,3 millions d’euros, selon France 3 Midi-Pyrénées.
Plusieurs journalistes s’agacent aussi de la publication dans les pages du journal de contenus publirédactionnels. Ces articles promotionnels, payés par des entreprises ou collectivités locales et rédigées par une agence de communication, sont parfois difficiles à distinguer des articles de la rédaction tant ils en reprennent les codes d’écriture et de mise en page. Il y a un an et demi, une interview publicitaire du directeur des travaux d’Atosca, le concessionnaire de la très contestée future autoroute A69 entre Castres et Toulouse, est parue dans La Dépêche.
Des élus syndicaux ont alors pointé du doigt en CSE (comité social et économique) la publication de ce publirédactionnel portant sur un sujet aussi brûlant, a fortiori quand il ressemble à s’y méprendre à une interview faite par la rédaction du journal, au risque de créer la confusion parmi les lecteurs et lectrices. Frédéric Touraille, le directeur général délégué de La Dépêche, a alors répondu qu’il était clairement indiqué qu’il s’agissait d’une publicité et que « l’information donnée sur l’état d’avancement des travaux était factuelle », selon le compte rendu de la réunion que Mediapart a consulté.
« Au milieu du travail rédactionnel qui a été fait sur ce sujet, ce publirédactionnel nous met en porte-à-faux. Demain, nous irons voir les opposants au projet. Après un tel publirédactionnel, notre crédibilité sera de zéro », a déploré un élu syndical. Des craintes qui n’ont pas l’air d’avoir été entendues par la direction du journal. « Ne pas froisser un annonceur compte plus que la relation de confiance avec les lecteurs », se désole une journaliste.
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